TRAVERSÉE Canada - Açores |
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L’Atlantique Nord, comme le golfe du Saint-Laurent, est plein de contrastes. On dirait un chien qui devine notre crainte et jappe pour nous intimider. Oui, il faut l’admettre, nous étions intimidés. Nous avions pourtant confiance dans le bateau (malgré la longue liste d’avaries depuis le départ) et en nous-mêmes, mais Michel a toujours le mal de mer qui le guette. Nous appréhendions les changements de voile la nuit (il est fatigant de lutter contre le sommeil pour voir à la bonne marche du bateau). Régule peut barrer par presque tous les temps, n’empêche que la nuit, quand le vent hurle et qu’on a l’impression que tout va s’arracher, on se dit que ce serait pas mal d’être dans un bon lit, à la maison. Il a fallu neuf jours précisément pour que Michel se débarrasse de son fichu mal de mer, presque autant pour s’habituer à plus ou moins dormir la nuit (on ne s’y fait pas vraiment), et autant pour prendre le pli des manœuvres à toute heure du jour. La sérénité prend le dessus quand le mal de mer prend le bord. Traverser un océan à la voile, c’est apprendre à rester en veille 24 h par jour. Plus vite on s’y fait, plus vite on est bien et heureux d’être là. 23 juilletFaisons le plein d’eau et de
diesel avant de partir. L’opération devient colossale car Michel
fait la gaffe de remplir d’eau le réservoir de diesel. Nous mettrons un bon
2 h pour
corriger la bêtise. C’est donc en fin d’après-midi (16 h) que nous
partons, d’abord sous foc* avec 1 ris* dans la grand voile, puis 2,
puis 3 ris, filant à 8.6 nœuds*. Le foc est la voile d'avant la plus couramment utilisée. Sur
La forêt d'eau, il couvre 80 % du triangle avant. 24 juillet (jour 1 : 135 milles)Ça avance bien, mais la navigation est assez musclée. Herb nous conseille en soirée de changer de direction pour éviter le pire d’une dépression qui s’avance sur nous. Le nouveau cap n’est pas très payant et nous amène en direction des bancs de Terre-Neuve, que nous voulions à tout prix éviter. 25 juillet (jour 2 : 60 milles)Passons la journée dans la
brume à courir après les risées. Nous apprendrons en fin de soirée
que la dépression s’avance maintenant sur Terre-Neuve et qu’il faut
se sauver au plus vite vers le sud. 26 juillet (jour 3 : 100 milles)Comme il n’y a presque plus de vent, c’est au moteur qu’il faudra se déplacer. Et voilà qu’à 2 h du matin, alors qu’on est en fuite, l’engin se met à chauffer. Ne cédant pas à la panique, Michel finira par remplacer méthodiquement la pompe à eau qui nous a fait tant suer par une autre fonctionnant uniquement à l’eau de mer. C’est la seule façon de contourner l’échangeur de chaleur qui semble faire défaut. On essaie de dormir en attendant que le silicone sèche… Nous repartirons environ 2 h plus tard après avoir rangé génois, défenses, etc. pour limiter le bris de matériel. La réparation tient. Le vent prendra assez de force en après-midi pour continuer à la voile. Nous finirons la journée sous foc tempête* avec 3 ris dans la grand voile. Le foc tempête est la voile d'avant la plus petite. Elle couvre seulement 45 % du triangle avant. 27 juillet (jour 4 : 70 milles)Après une nuit difficile, la mer se calme et nous aussi. Changeons de bord et larguons 1 ris. Le vent, qui continue de tourner sous l’effet de la dépression qui s’éloigne, reprend de la force en soirée. Reprenons le 3e ris pour la nuit. 28 juillet (jour 5 : 140 milles)Le vent passera progressivement
de 20 à 35 nœuds en formant une très grosse mer. Vers 2 h du matin,
nous filerons à près de 8 nœuds sous foc tempête seul. Le bateau réagit
très bien et nous aussi, en somme, malgré la fatigue. Comme nous apprécions
nos harnais! Le plus important est de comprendre que c’est en adaptant
la voilure au temps qu’il faut faire face aux humeurs de la mer. Un
grand merci à Jean-Marie, un collègue radioamateur, qui disait bien
simplement : Quand réduire
la voilure? À l’instant où tu y penses pour la première fois.
Assez évident, direz-vous, mais la paresse a le don de retarder la manœuvre
la rendant ainsi plus difficile et dangereuse. 29 juillet (jour 6 : 102 milles)Vers 3 h du matin, il n’y a plus assez de vent pour naviguer. Baissons les voiles et en profitons pour dormir tous les deux, en nous faisant brasser de façon désordonnée. Au matin, le vent s’installe doucement. Enfin, une belle journée sous grand génois* et grand voile. Le grand génois est notre voile de beau temps. Elle couvre 180 % du triangle avant. 30 juillet (jour 7 : 120 milles)Bon vent toute la nuit, puis temps de demoiselle* durant le jour; en prime, notre première journée ensoleillée de la traversée. Comme c’est bon. On profite de l’accalmie pour rajouter un bidon de diesel dans le réservoir et resserrer le presse étoupe*, qui doit fuir un peu. À environ 500 milles du bord, on reçoit la visite de deux papillons. Plus tard, on récupère près de 60 mètres de corde de polypropylène noire et deux flotteurs pris dans l’hélice. Heureusement que nous sommes sous voile. À en juger par la quantité de bernacles qui couvre le tout, le pêcheur qui l’a perdu est maintenant bien loin. Brise de
demoiselle Petit vent de 4 à 6 nœuds. 31 juillet (jour 8 : 98 milles)Comme le temps se couvre, nous remplaçons le génois par le foc pour avoir la paix durant la nuit. Nous croisons un cargo libérien aux petites heures du matin. Première communication radio avec le Réseau du Capitaine*. Voguons agréablement au près* sous un vent de 20 nœuds. Réseau du
Capitaine Groupe radioamateur à l'antenne tous les
jours depuis Montréal. 1er août (jour 9 : 109 milles)Merveilleuse journée en mer qui
nous fait presque oublier nos angoisses du départ. Michel prend deux
cachets pour le mal de mer et dort une partie de journée. La vie
s’adoucit, Michel va mieux, il fait beau et Herb nous confirme que le
beau temps devrait durer. En soirée, communication radio avec André Fleury
(VA2AF), associé au Réseau du Capitaine. 2 août (jour 10 : 145 milles)Nuit étoilée presque assez claire pour lire, suivie d’une journée impeccable. Passons un rorqual à bosse qui semble dormir en surface. Constatons en faisant un changement de voile que la drisse* avant s’use au point de d’attache. Comme la mer est trop creuse pour monter au mât, on rattache simplement la drisse. En soirée, André Fleury nous met en communication avec les parents de Michel par relais téléphonique. Quel beau cadeau! Drisse Cordage servant à hisser une voile. 3 août (jour 11 : 124 milles)Encore une très belle journée,
voiles en ciseaux, grand génois tangonné* au clair de lune, sous régulateur
d’allure, puis grand largue*. En après-midi, la drisse avant se rompt.
On la remplace par une drisse secondaire en se promettant de la
surveiller de près. Réparons aussi la grand voile qui commence à
percer devant les barres de flèches. La navigation en mer est dure sur
le matériel surtout qu’il sert 24 h par jour. Tangonner
Installer une armature (tangon) pour éloigner la voile avant du bateau. 4 août (jour 12 : 123 milles)Au matin, on constate que la bordure du génois s’est déchirée en frottant sur les écrous trop longs du feu avant. On le remplace par le foc pour réparer. On fait ensuite une vérification générale du gréement : les écrous à couper, un ridoir* à resserrer, la pale du régulateur à riveter. André nous met en communication avec Montréal vers l’heure du souper. Herb nous conseille de rester au nord du 39e parallèle pour utiliser à notre avantage la dépression qui s’avance. Ridoir Pièce servant à raidir les câbles soutenant le mât. 5 août (jour 13 : 115 milles)Nuit difficile, grosse houle, pluie. Comme nous devons rester au nord, nous décidons de nous rendre à Lajes plutôt qu’à Horta. Plus que 127 milles, la porte à côté quoi! Le vent diminue graduellement durant la journée. Visite de dauphins alors que Martine est à l’eau. 6 août (jour 14 : 80 milles)La dernière nuit en mer est longue, comme toutes les autres, mais se passe bien. À l’arrivée du front, tôt le matin, le vent passe au nord à 25 nœuds. La partie n’est pas encore gagnée, car la mer est très agitée. On aperçoit Flores et Corvo à environ 20 milles des côtes. Quel relief spectaculaire! Après 14 jours d’Atlantique, Flores la magnifique est là. Avec ses villages juchés sur d’immenses falaises, elle semble accrochée dans les nuages. Et c’est au port de Lajes que nous débarquons au paradis. Jetons l’ancre à midi à l’abri d’une falaise imposante. Le relief est magnifique, la température chaude et humide avec brise de mer, la verdure luxuriante partout, un port bien protégé (sauf de l’est) avec des eaux limpides bleu paon. Ça vaut le déplacement, même par l’Atlantique Nord!
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Régulateur d'allure
Pierre de Lune II, voiles en ciseaux
Flores |
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